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"Je ne suis plus humain"
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MessageSujet: "Je ne suis plus humain" Dim 6 Aoû - 0:56
Nouvelle improvisée #06

Thème : "La fin justifie les moyens"

Titre : "Je ne suis plus humain"

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Faire du mal.
Mal faire.
Tomber
Perdre.
Blesser.
Vexer.
Détruire.
Tuer.
Tout cela n’a que d’importance pour certains Hommes.
Dès lors que leur bonheur, leur projets, leurs aspirations, leurs fantasmes, sont tributaires des actions citées plus haut,
Ces derniers considèrent que… Ca vaut le coup, qu’importe les conséquences.
Alors ils disent :
« Le malheur des uns fait le bonheur des autres.»
Alors ils disent :
« On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs.»
Alors ils disent :
« La fin justifie les moyens.»

Qu’ils aient raison ou pas, que leurs motivations, leurs choix, leurs décisions soient motivés par des causes justes ou pas…
Cela importe si peu.
Et c’est justement le principe.

Alek, autre et aspirant écrivain.

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Voilà plusieurs centaines d’années que la vie s’était éteinte sur terre. Enfin… Pas totalement. En fait… La planète bleue n’était plus qu’un ramassis de ferraille, d’épaves et de cadavres humains, qu’une végétation agressive s’attelait à ensevelir un peu plus chaque jour. Les Hommes, natifs de la terre, s’étaient faits décimer par une planète à priori fatiguée de leur incapacité à composer avec elle. Et personne ne pourra dire qu’ils n’avaient pas été prévenus. Au fur et à mesure que les Hommes creusaient dans les réserves naturelles de leur foyer planétaire au lieu de se tourner vers le ciel, de créer des matières auto-renouvelables, de réduire la surconsommation et la surproduction, l’environnement leur faisait comprendre qu’il était temps de s’arrêter. Le dérèglement climatique, l’extinction de faune et de flore, le tarissement progressif de leurs réserves indispensables ; rien n’avait su les arrêter. Alors la terre fit ce qu’elle savait faire de mieux : survivre.  


On ne savait pas trop quand, ni comment, mais les écrits disaient qu’aux alentours de l’an 2326, et en moins de deux ans, la végétation mondiale avait réduit sa diffusion d’oxygène de moitié, échangeant volontiers sa photosynthèse bienfaisante contre une émanation globale de toxines létales. Les Hommes, beaucoup plus demandeurs en air respirable et moins aptes à l’adaptation que les animaux, durent le créer de manière synthétique, offrant aux populations les moins fortunées le luxe de lentement mourir d’asphyxie. De leur côté, les animaux s’étaient mis à penser comme un. Impossible de chasser, impossible de pêcher : les bovins encornaient, écrasaient et renversaient chaque Homme s’approchant d’eux, par dizaines. Les félins attaquaient à vue ; les derniers canins sauvages, comme les loups, les chacals et autres hyènes, véritables chasseurs extrêmement dangereux, s’étaient progressivement mis à décimer les populations pendant la journée pendant que les fourmis et les insectes de tout poil rongeaient la peau des Hommes dès qu’ils osaient se laisser aller au sommeil. Les oiseaux, eux, acceptaient volontiers le rôle de charognards pour nettoyer derrière leurs comparses prédateurs ou picoraient cheveux, yeux, doigts des Hommes -vivants ou non- quotidiennement, inlassablement, transformant chaque ville, chaque région, chaque pays en zone cadavérique peu accueillante.  Les poissons faisaient couler les bateaux, plongeant au fond de l’océan dès qu’ils se retrouvaient dans un filet de pêche. Les plus venimeux d’entre eux s’étaient mis en tête de faire profiter tout l’océan de leur poison, qu’ils sécrétaient chaque instant, pendant que les plus forts s’attelaient à garder les Hommes hors de l’eau, ou de les noyer s’ils se mettaient en tête de se rebeller. L’expression « enfer sur terre » était devenue… sensée.


Tout ce remue-ménage détruisit bien entendu la moitié de la faune et de la flore sur terre en moins de trois ans, mais les plus forts survécurent. Quant aux hommes, ils comprirent qu’ils n’étaient plus les bienvenus. Pour la plus riche partie de l’humanité, était venu le moment de coloniser l’espace à la recherche d’environnements plus favorables, moins hostiles... Plus dociles, en fait. Mais pour ce faire, il fallait encore subsister sur Terre quelque temps. Ils se sont donc terrés dans les différents abris atomiques créés pour lutter contre toutes les fins du monde que les médias avaient l’habitude de promettre par le passé. Ils se sont enfermés et ont attendu. Ils ont écouté les frères mourir, écharpés par une vie sur terre devenue ironiquement… Invivable. Ils ont été témoin de l’extinction de la plus grande majorité de leur espèce pendant des jours, des mois des semaines. Soixante-quinze pour cent de la population mondiale était morte en cinq ans.


Au bout d’une vingtaine d’années d’une survie délicate et d’une auto-suffisance difficilement gérable, quarante autre pour cent de la population sauvée avait péri. Et puis un jour, les grands chercheurs émérites, les scientifiques renommés et les chercheurs avisés firent le voyage qui leur sauva la vie. Ils partirent de la Terre, à bord d’une station initialement prévue pour trois millions de personnes. Trois cent vingt-trois mille personnes firent le voyage uniquement. Traversant l’espace à la recherche de planètes accueillantes, traversant les années, usant chaque jour de leurs réserves de synthèses, les Hommes perdirent les trois quarts de leur population durant le voyage. Les raisons furent multiples. Mal de la Terre, folie, suicides, faim, vieillesse. Les Hommes continuèrent de subir le courroux de leur terre-mère alors même qu’ils l’avaient quittée il y a plus de trente ans. Les deux cent quatre-vingt mille personnes restantes durent subir le froid et la solitude spatiale pendant de nombreuses années encore, pendant que les opérateurs de vol et dirigeants de l’expédition se cassaient les dents sur les calculs et estimations erronés les ayant menés à des planètes meurtrières.


Il y eut sept expéditions, sept débarquements tests ayant entraîné la mort de plus de quatre vint huit mille hommes avant qu’ils ne tombent sur Baba-un, la planète fertile, sans aucune forme de faune. Cinquante ans plus tard, ils avaient trouvé la perfection. C’était parfait. A moins que la végétation ne soit toxique et non comestible, ils allaient pouvoir coloniser Baba-un sans risquer de se faire à nouveau écharper par les natifs de la planète boisée. Baba-un, selon les écrits, était gigantesque. A peu près six-cent fois la taille de la Terre, et à une distance d’à peu près vingt-cinq années lumières.

Une fois arrivés, les Hommes, heureux et désespérés de pouvoir retrouver un fonctionnement leur rappelant celui qu’ils avaient sur Terre, oublièrent le détail le plus important qui soit. Cinquante ans avaient passé depuis qu’ils avaient quitté la Terre. Les premiers colons un peu trop téméraires moururent comme des mouches lors des cinq premiers jours de cohabitation avec Baba-un. Estomacs, muscles et poumons atrophiés, ils se firent écraser par une vie encore trop peu élaborée pour leurs petits corps mal adaptés, étant habitués à la vie de synthèse de la station Terra Nuova, certes ennuyeuse, mais confortable et aseptisée. Egalement, ils oublièrent aussi un détail majeur. Les chercheurs et les savants garants de l’expédition avaient pris cinquante ans dans les reins : la plupart étaient décédés. Aussi, il leur fallait repenser leur approche avec la planète. Il fallait être prudent.


Un an après l’arrivée sur Baba-un, les Hommes durent se rendre à l’évidence. Ils n’étaient pas parvenus à s’adapter à la planète. Leur dispositif d’épuration des matériaux et de clonage de synthèse était détruit. En fait, tout était hors d’état de marche. Le Terra Nuova ayant rendu l’âme, les Hommes ne purent plus compter sur lui et durent s’en remettre aux seuls cadeaux que leur offraient la nature. Une eau potable à dix-huit pour cent selon les dernière estimations de la station, et des végétaux peu nourrissants. Sur Baba-un, la fortune ne servait plus à rien. L’argent servait à faire du feu, les cartes de crédit servaient de couteaux de poche, les vêtements de marque faisaient office d’oreillers et de couvertures quand la nuit tombait. On pleurait en se rappelant de la vie qu’offrait la Terre, vie qu’on avait éventrée sans aucune pitié, sans se dire une seule fois qu’elle était précieuse. Pourtant, Baba-un était accueillante. Elle chauffait le corps en journée, refroidissait les organismes pendant la nuit, mais elle n’offrait pas l’opulence que la Terre avait l’habitude de donner sans compter. Baba-un comptait les réserves. Elle donnait avec parcimonie. Elle faisait pousser les plantes à son rythme, elle délivrait l’eau de ses glaciers avec une rigueur religieuse. Et surtout, elle n’offrait aucune forme de viande, aucune forme de nourriture docile et facile à martyriser, à manger plus que de raison, à exploiter pour le confort, à peler pour la mode, à engrosser pour le lait, à tester pour la beauté. Baba-un était une reine. Elle était aux commandes. Elle décidait. Et les Hommes l’apprirent à leur dépends.


Quand avec le temps, les quelques survivants de l’expédition se rendirent compte que plusieurs de leurs compères ne pouvaient plus se résoudre à manger des racines, des plantes et des fruits à effets indésirables violents et à se contenter de litres d’eau non épurée pour survivre, ils s’enfuirent. Ils se dispersèrent le plus vite possible pour survivre à leur tour. Car la nuit tombée, Baba-un sentait le sang, suintait la peur. Les moins aptes à la survie et les moins craintifs se mirent à disparaître. Les plus avertis, eux se mirent à se cacher, à s’enfuir, toujours. Ils ne restaient plus en place. Ils s’unissaient pour survivre à la première saison de chasse instaurée par les plus affamés de leurs congénères. Sur Baba-un, effrayés, outrés et désœuvrés, les Hommes le réalisèrent. Ils étaient maintenant de la viande.  


Le temps passa. Après une très longue période d’adaptation et d’appropriation du rythme de vie de Baba-un, les Hommes avaient enfin trouvé le moyen de subsister. Quatre-mille deux-cent vingt-cinq ans plus tard, une communauté de quatre cent dix-neuf mille trois cent soixante-dix-sept colons créa Matria, la première citée humaine. Elle comptait les plus forts, les plus responsables, les moins demandeurs en ressource, les survivalistes et les combattants. Ils avaient créé leur système de survie, basé sur la copie et la restitution des ressources et sur l’énergie solaire. Ils se servaient pour cela d’un soleil très généreux. Iodus, l’astre solaire de Baba-un était très puissant. Il leur déversait dessus, et en une journée, l’équivalent de dix années d’énergie fossile sur Terre. Les Hommes surent gérer cette énergie qu’ils utilisèrent pour créer des bâtiments à panneaux photovoltaïques très résistants et diffusant constamment à la cité l’énergie nécessaire à absolument tout son fonctionnement. Les vêtements étaient solaires également, et redistribuaient les rayons d’Iodus -qu’ils soient infra-rouges ou ultraviolets- en énergie et en vitamines nécessaires aux fonctionnement primaire des porteurs, pour peu qu’ils supportent d’avoir des aiguilles de la tailles d’auriculaires adultes plantées dans chacune des vertèbres de leur colonne. L’opération était très douloureuse, mais le jeu en valait clairement la chandelle, d’autant plus qu’elle présentait un taux de réussite de cent pour cent. Pour peu qu’Iodus brille comme à son habitude -et il n’y avait aucune raison pour qu’il s’arrête-, le dispositif spinal solaire assurait aux habitants de Matria longévité, vitalité et somesthésie à moindre coût.  D’autres matériaux étaient bien évidemment utilisés pour la création d’armes de défense -et uniquement de défense, telle était la politique de la nouvelle humanité-, de structures d’habitation ou encore de dispositifs servant à la recherche et à la sience, mais les nouveaux Hommes les reposaient systématiquement à leur place après traitement, et essayaient même de les faire se développer, de manière à ce que Baba-un ne manque jamais de ressources. Entourés par une gigantesque forêt d’arbres géants protégeant les citoyens des « autres » et permettant à ces derniers de s’accomplir dans la paix et la tranquillité, les nouveaux Hommes se reproduisaient peu, mais créaient et s’alimentaient avec la plus grande sagesse.


Plusieurs fois d’ailleurs, les nouveaux Hommes voulurent conquérir les montagnes géantes de la planète. Mais, abandonnant leurs statuts de colons et d’envahisseurs et n’oubliant pas les erreurs de leurs ancêtres défunts, ils se résolurent à faire ce qu’ils savaient maintenant faire de mieux : se contenter de survivre, et profiter de ce que Baba-un savait offrir. Ils renommèrent par ailleurs la planète : Regina était née.


Les « autres », quant à eux, vivaient en dehors de Matria, mais il valait mieux ne pas les croiser. Ces derniers se déplaçaient en groupe, supportaient mal la compagnie des citoyens civilisés. Ils étaient fins chasseurs, méthodiques, désintéressés, et surtout, avaient perdu l’usage de la parole. Ils grognaient, mugissaient, roucoulaient, feulaient, ronronnaient. Ils avaient perdu toute notion d’humanité, et ne se comportaient plus vraiment comme des Hommes, ni comme des nouveaux Hommes, d’ailleurs. Ils n’utilisaient plus d’outils élaborés et se déplaçaient étrangement : généralement à quatre pattes, sur les jointures. Ils étaient nageurs hors pair, grimpeurs hors pair, traceurs hors pair. Ils étaient forts et agiles, extrêmement poilus, arboraient tous de longues crinières aux cheveux grisâtres et ne portaient jamais de vêtements. Ils avaient généralement peur des groupes d’humains, qu’ils essayaient à tout prix d’isoler avant de chasser, ce qu’ils faisaient d’ailleurs plus que par nécessité que par volonté, et partageaient systématiquement leur proie avec leurs compères.  Les habitants de Matria aimaient à se le répéter : les anciens Hommes étaient en vérité devenus les nouveaux animaux de Regina.


Don était né dans ce monde. Il n’avait jamais connu les bâtiments de béton et de verre de la Terre, n’avait jamais connu la caresse d’un chien, la désinvolture d’un chat, le confort des transports publiques, la frustration des files d’attentes au supermarché, l’attente insupportable de la sortie des nouvelles vidéos des stars du web, la satisfaction de pouvoir communiquer instantanément avec un proche situé à des kilomètres, le plaisir d’écouter des chansons de ses groupes de musique favoris. Don était toutefois né dans un monde matériellement très avancé, ou le sérieux, la compassion et le respect de la nature étaient de rigueur. Pas d’opulence, pas de gourmandise, pas de gaspillage. Pas d’heures à procrastiner sur Internet à basculer de vidéos inutiles en vidéos inutiles, pas de restaurants cinq étoiles servant des déjections d’oiseaux en soupe vendues à des prix indécents, pas de fanatisme malsain sur des personnalités politiques, médiatiques et autres stars du cinéma. Pas d’heures perdues à décider si oui ou non les seins des femmes sont considérés comme des mamelles, à défendre la cause des quarante-sept genres humains différents, pas de militantisme brûlant servant à défendre la bisexualité de certains, l’homosexualité des autres, pas de temps perdu à prétendre que tel ou tel régime politique est meilleur, à affirmer à raison ou à tort que telle console de jeu bleue noire est mieux qu’une autre blanche verte, ou encore à affirmer avec aplomb que les ordinateurs dominaient le monde. Pas d’heures à se morfondre sur les milliers de sites de rencontres différents en se répétant qu’on ne trouvera jamais l’amour, que les hommes étaient tous des pervers ou que les femmes étaient toutes des prostituées. Pas de temps perdu à se perdre à l’école, ou encore à faire de longues études prestigieuses, afin de gonfler son curriculum vitae dans le simple espoir de pouvoir dire : J’ai vingt-cinq ans, mais trente-cinq ans d’expérience. Don vivait dans un monde où tout se gagnait à la sueur du front et grâce au respect de son environnement. Rien d’autre ne comptait. De toute manière on y mourrait relativement vite, -raison pour laquelle on se mettait en couple non pas pour s’aimer, gazouiller et glousser, mais pour procréer et faire durer l’espèce-, alors il valait mieux ne pas perdre de temps avec des futilités. Pas de crises de colère parce qu’on sait que son concubin est présent sur les réseaux sociaux mais nous ignore avec brio. Pas de crise de colère parce qu’on n’a pas été invité à un anniversaire. Pas de crise de jalousie parce que son ex-concubin s’offre plus à sa nouvelle compagne qu’il ne l’a jamais fait avec soi, pas de crise de déprime parce que le père de la fille de la femme qu’on aime est un con qui ne mérite pas cette dernière. Sur Regina, les hommes ne perdaient plus de temps. Ils travaillaient tôt, procréaient tôt, mourraient tôt.  


Âgé de trente-quatre ans, Don était un récupérateur. Son rôle était d’aller chercher des échantillons de matériaux et de minéraux rares de la planète, ceux qui poussaient et subsistaient loin de Matria, de les ramener à la cité humaine, de les soumettre aux savants de la colonie, et de retourner les déposer, si possible à leur place initiale. Ces missions de récupération n’étaient pas sans danger. En effet, il existait un risque quasi permanent de se faire attaquer par les « autres ». Voilà pourquoi les récupérateurs étaient autorisés à utiliser la force en cas d’attaque. Ils se servaient pour ça de canons solaires complexes à air comprimé, ne blessant pas, mais pouvant souffler de subites bourrasques d’air sous pression capables de sonner les « autres » un peu trop invasifs dans le meilleur des cas, ou de les désarticuler dans le pire des cas. Don n’avait jamais eu à utiliser la force en premier, lors de ses multiples missions de récupération. Il n’avait jusque-là croisé que des « autres » herbivores, pouvant se montrer agressifs si l’on empiétait sur leur territoire, mais généralement inoffensifs.


Aujourd’hui, Ada, la doyenne du district vingt-trois dont il était originaire l’avait missionné dans les montagnes. Don avait cru comprendre que les montagnes étaient interdites d’excavation, mais les temps semblaient avoir changé.


« Je ne plaisante pas. Je… Je ne peux pas, Cath. J’en suis parfaitement incapable. J’ai vraiment tout essayé, et je ne pense pas pouvoir… Je suis tellement désolé.
— Don…
— Non, je suis sérieux… J’espère que tu ne m’en tiendras pas rigueur. Je ne suis pas… A la hauteur de tes espér-
— DON, ça suffit ! Ouvre-moi ce pot de fèves !
— … T’es pas drôle, marmonna Don en ouvrant ledit pot de glaise sans aucune difficulté.
— MER-CI ! remercia sèchement Cath en arrachant la jarre des mains de son ami. Plus sérieusement, t’as pensé à ta prochaine mission ?  
— J’sais pas trop. J’arrive pas à croire qu’on commence déjà à chercher des matériaux dans les montagnes. Il y a un mois c’était encore interdit. Et puis… Avec tous les évènements passés…
— De quoi tu parles ? Aaah, oui, le changement d’équipe ?
— Hein ? Ah, euh… Oui. Le changement d’équipe… T’as vu hein ? Ha ha ! Tous les membres de notre escouade, remplacés. Bon, les nouveaux ne sont pas si terribles non plus, mais je préférais notre petit groupe. Tiens, file une fève, tu m’donnes envie, dit Don en fixant le pot qu’il venait de subtiliser à Cath. Non, garde tout en fait. Et bien précieusement hein, dit-il en rendant la jarre à Cath. J’ai entendu dire qu’un nouveau rationnement allait débuter. Si on me voit avec ça, je me fais assassiner.
— Oh ça va hein. Avec toutes les récupérations que tu mènes à bien, je pense que tu peux te permettre une fève ou deux.
— J’aimerais bien penser comme ça, mais Ada me fout les jetons. Et je ne préfère pas la contrarier…
— Ha ha ! Ouais, t’as bien raison. Elle est pas commode, celle -là. Tu sais qu’elle a encore foutu Sigui au trou ?
— Oui oui, j’ai appris. Mais il l’a cherché, aussi. Franchement. Piquer dans les réserves pour organiser une fête…
— Dis-moi que t’as pas aimé cette fête ! Espèce d’hypocrite !
— Peut-être, mais je ne suis pas responsable. Moi j’ai juste mangé ce qu’il avait récupéré. Je ne lui ai jamais rien demandé.
— Espèce de traître, va.
— Hmm… Bon… Je vais y aller. Il te reste encore des batteries solaires ? Les miennes sont à plat.
— Euh… Ouais, je dois avoir ça. Viens, suis-moi au dortoir. Qu’est-ce que tu ferais sans moi, franchement…
— Probablement pas grand-chose, Cath. Probablement pas grand-chose, soupira Don.
— Tsss. Bon allons-y. »


Arrivés dans le district vingt-six, Don rangea son canon sur son épaule. Il salua les quelques membres de l’escouade des récupérateurs. Il allait certainement en croiser un ou deux lors de sa prochaine mission, alors il ne prit pas le temps de faire connaissance. Il n’était pas très enjoué à l’idée de travailler avec une toute nouvelle équipe, même s’il était rassuré de savoir que ses anciens compagnons étaient remplacés : sur Regina, on ne restait à son poste que si l’on était efficace. Si on était muté ailleurs, c’était uniquement parce qu’on n’était pas assez bon dans ce qu’on faisait. Ce qui voulait donc dire que ses amis, peu efficaces, et donc avec beaucoup de chances de se faire tuer sur le terrain, avaient été écartés de la menace. Ils devraient certainement faire face à d’autres menaces, comme la gestion de l’évacuation saine des déchets -ni jetés à la mer ni brûlés, mais triés et réutilisés en engrais-, ou encore la gestion des stocks qui contraignait aux collecteurs de s’occuper du tri et de la distribution des ressources avec le risque de ressentir la mauvaise envie de piocher à la source, ce qui était très sévèrement sanctionné par les régulateurs du district zéro. Don priait par ailleurs la nature de l’épargner et de ne jamais le laisser se faire muter dans la faction des tresseurs. Alors qu’il regardait les mains abimées de quelques-uns de ces derniers, abimées et noircies par des heures de travail sans repos, il fut surpris par Cath qui l’interpela.


« HO ! Don ! Tiens ta batterie. Il doit y avoir encore douze heures dessus. Ça tiendra largement pour ta mission. Dépêche-toi, tu vas être en retard.
— Oh, merci Cath. Je te la ramène au plus vite.
— T’embête pas. J’irai en chercher une de remplacement. Pose-là sur la rotonde solaire quand tu auras terminé. Emplacement six-cent neuf.
— Ça marche. Bon, je décolle. A tout à l’heure !
— Fais attention, Don, dit Cath en faisant la moue.
— Toujours. »


Don sorti du campement du district vingt-six sans même attendre son équipe. Il récupéra son canon et se dirigea vers l’arrière de la zone, celle qui permettait de récupérer son matériel de déplacement rapide et ses rations de survie. Il n’appréciait pas vraiment le fait de devoir ingurgiter ces mixtures d’herbes fortifiantes avant d’aller en mission, qu’il jugeait beaucoup plus utiles aux travailleurs des districts. Mais savait-on jamais. Il valait mieux s’autoriser des réserves d’urgence quand on s’aventurait sur le territoire des autres. Leur force, leur rapidité, leur odorat, mais surtout leur peau à l’épreuve des flèches les rendaient particulièrement difficiles à gérer. Don plaça tout son équipement dans les emplacements prévus à cet effet sur la façade avant de son plastron solaire. Il posa une nouvelle fois son canon au sol et se rendit devant l’un des nombreux dispositifs abritant les équipements de déplacement rapide. Ces exosquelettes en acier renforcé permettaient à leur utilisateur de se propulser temporairement à de grandes distances en cas d’embuscade, mais également de lancer des grappins hydrauliques puissants, utiles pour les missions de récupération en zone peu accessibles. Une fois tout son équipement enfilé, Don se dirigea en direction des montagnes, située en amont de la ville, des centaines de mètres plus haut. Il observa le ciel de Regina, qui tournoyait autour de sa tête, comme depuis qu’il était né. Owen, un gigantesque entonnoir nuageux de la taille de plusieurs pays réunis faisait rage et imposait sa loi au sein des cieux, probablement depuis la nuit des temps. Il était assez haut pour que les habitants ne soient pas soufflés par ses vents, mais assez dense pour que Regina soit constamment tressée par des vents allant de vingt à cinquante kilomètres heure, selon les jours. Fort heureusement, l’œil de ce cyclone aérien était si énorme qu’il lassait volontiers passer les rayons d’Iodus, lesquels étaient de toute manière assez puissants, beaucoup plus que la force des vents, pour permettre le développement prospère de la vie sur la planète Reine. Pour espérer apercevoir les bords de cet entonnoir de vents, d’eau, et de foudre, il fallait voyager jusqu’aux allées noires, contrée habitée par les autres, mais encore inexplorée par les nouveaux Hommes. Là, il était possible de voir, tout au fond du champ de vision, à l’extrême horizon, des centaines et des centaines de kilomètres plus loin, la délimitation de cet ouragan divin. Don salua Owen et le remercia de ne pas être descendu sur Regina jusque-là, tout en le priant de ne jamais avoir l’idée d’essayer. C’était un rituel qu’il exécutait avant chaque départ en mission, et il mettait un point d’honneur à ne jamais y couper. Puis, il activa son exosquelette solaire et se propulsa en direction de la montagne.  


Une fois arrivé sur place, Don vérifia que personne ne l’avait suivi. Il regarda partout plusieurs fois d’affilé, scrutant chaque recoin, regardant en l’air, sur terre, et même autour de lui. Il savait que ce coin reculé des montagnes ne serait jamais fréquenté par les récupérateurs. Ce qu’on lui avait demandé de récupérer était des centaines de mètres plus bas, et il avait même dû couvrir l’ascension à la force de ses bras et de ses grappins hydrauliques. Cependant, Don était très méthodique. Il ne fallait rien laisser au hasard. Il soupira et défit les liens l’unissant à son exosquelette, s’extirpa de ce dernier, en prenant le soin de tout de même de récupérer ses rations de survie, posa son canon, et se mit à marcher en direction de l’antre gigantesque en face de lui. Il siffla doucement, répétant la chanson qu’il fredonnait chaque fois qu’il se rendait en ces lieux. A peine quelques secondes plus tard, il entendit des pas précipités se diriger vers lui. Il sourit et tendit les bras en tentant de percer l’obscurité de son regard intéressé, et ouvrit une bouche absolument ravie quand il vit l’origine de la provenance des pas se jeter sur lui, membres déployés.


Une silhouette fine et élancée s’écrasa contre lui et le fit basculer en arrière, avant de se mettre à le renifler énergiquement et à poser ses lèvres gauchement, un peu partout sur son visage. Don se redressa et enserra la créature aux longs cheveux gris, avant d’attraper ses bras, de la fixer dans les yeux et d’écraser sa bouche contre celle de son admirateur vêtu de feuillages et de glaise. L’entité frissonna tout en continuant à renifler le jeune homme, incapable de tenir en place.


« Maïra, tout doux. Toooout doux. Je t’ai manqué, hein ? demanda Don en grattant le ventre de la créature, laquelle bascula sa tête en arrière en signe de satisfaction absolue. Toi aussi, tu m’as manquée. Ça fait quoi ? Quatre mois que je ne suis pas venu ? Ou sont Kaela et Sina ? »


Maïra se redressa sur ses quatre pattes et mordilla la main de Don pour lui intimer de venir. Quand Don s’exécuta, l’autre se mit à courir partout, se déplaçant sur le sol, sautant sur les parois de l’antre, ignorant totalement les lois de la gravité de Regina, et probablement de n’importe quelle planète ayant pour habitude de maintenir ses habitants au sol. Le récupérateur ne put s’empêcher de rire : Maïra avait toujours été très expressive, ce qui lui plaisait énormément chez elle. Voilà maintenant cinq ans qu’il rendait visite régulièrement à cette autre, après que cette dernière se soit entichée de lui, à force de le suivre de loin partout où il allait. Elle était passée de l’agressivité pure et dure à l’intérêt intriguant, et avait fini par être totalement fascinée par le nouvel Homme de la ville de Regina. Il ne comptait plus le nombre de fois où il lui avait fait l’amour, et avait des témoins corporels pour le lui rappeler. En effet, pourvue de griffes acérées et de nombreuses canines, beaucoup plus que le nombre standard de l’époque, Maïra savait montrer son engouement chaque fois que Don la prenait. Pour son grand bonheur fort heureusement, elle semblait vouloir se concentrer sur son dos et ses épaules épargnant le jeune homme d’explications douteuses qu’il devrait fournir si les habitants de Regina voyaient les démonstrations affectueuses et lubriques de l’autre parsemer son corps.


Arrivée plus loin dans la grotte sombre, Don se rapprocha des silhouettes de deux autres, allongées. Il se pencha au-dessus d’elles et sourit. Les deux créatures semblaient dormir paisiblement, recouvertes de branchages touffus et entourées de galets disposés en cercle autour d’elles, comme s’il s’agissait d’un autel sacré, dans lequel elles étaient protégées et sereines. Don balaya le regard sur le corps attrayant de deux autres et s’arrêta sur leur ventre. Ces derniers étaient bombés et dénudés de leur fourrure grisâtre habituelle. Le jeune homme ouvrit de gros yeux, ne put s’empêcher de sourire et tourna la tête vers Maïra.


« Maïra ! Elles sont enceintes ! Je… Je vais être papa ! chuchota-t-il en se jetant dans les bras de l’autre, qui recula légèrement, peu habituée à ce que Don soit aussi brutal dans ses mouvements. Ah, euh… Pardon, ma belle, s’excusa-t-il. Viens dans mes bras. »


Maïra se blottit dans les bras de Don et ronronnant paisiblement et l’entourant de ses grands bras. Elle continua de le renifler et d’effleurer son visage avec sa bouche, exprimant comme toujours son grand amour indéfectible pour le récupérateur. La tête de ce dernier se mit à tourner. Il allait être père. Mais ce n’était pas si étonnant. Lassé de la vie à Matria, Don avait fait la rencontre de cette petite meute de cinq autres, exclusivement femelles. Leur mâle avait certainement dû être tué par ses collègues lors d’une mission de récupération, et il était même possible qu’il soit celui qui leur ait disloqué le corps à coups de canons solaires, il n’en avait aucun souvenir et n’avait de toute manière aucun moyen d’en être sûr : les autres se ressemblaient tous, exception faite de leur fourrure et de la longueur de leurs griffes variant selon leur habitat naturel. Se sentant coupable et portant la responsabilité pour son espèce, Don avait décidé de les épargner et de leur remettre des rations de survie afin, qu’elles puissent continuer à manger des mets bourrés de vitamines -ou à utiliser cette énergie pour chasser, car rien n’empêchait les autres de différentes espèces de s’entre-dévorer quand la faim les tenaillaient-, le temps qu’elles retombent sur leurs pattes. Don avait partiellement réussi son coup, puisque deux des cinq autres perdirent la vie quelques mois plus tard. Pris par la culpabilité, mais aussi subjugué par la beauté animale des trois autres restantes, Don avait fait un choix. Il avait délaissé sa compagne humaine, celle avec qui il avait fait deux enfants, pour se consacrer à la survie et à la prise en charge de ces trois autres. Sa femme et ses deux garçons ne lui en avaient pas réellement tenu rigueur : on ne restait pas rancunier bien longtemps sur Regina, on n’avait pas le temps pour ça. Don n’avait en revanche jamais tenté de renouer avec eux, au grand dam de Cath, qui n’appréciait pas vraiment le côté pragmatique et peu relationnel de la gestion des couples sur Matria. Cette dernière espérait d’ailleurs secrètement qu’un jour, leur communauté se développe assez pour créer une autre ville. Elle ne savait pas ce qui l’y attendrait, mais elle savait qu’elle voulait quitter Matria, Don représentant le seul caractère positif de ses journées moroses.


Alors qu’il était dans ces pensées, Don fut surpris de sentir le postérieur de Maïra frotter contre son dos, alors qu’il regardait amoureusement les ventres des deux futures mères de de ses enfants.


« Toi alors… Tu n’en as jamais assez, hein ? »


Maïra se rapprocha rapidement de Don et se mit à lui lécher le cou tout en plantant délicatement ses griffes dans son dos. Elle se mit à geindre plaintivement, ce que le jeune Homme interpréta comme : « moi aussi ». Sans se faire prier, Don attrapa Maïra par la taille et la rapprocha de lui. Il voulait la porter et la mener dehors, mais se souvint qu’elle était au minimum deux fois plus lourde que lui. Les os denses et la peau dure des autres leur conférait un poids indécent qu’il était toutefois difficile de prédire tant les silhouettes de certains étaient sportives et bien proportionnées, à l’inverse des habitants de Matria, relativement bien portants et ne brillant ni par leur taille, ni par leurs muscles, exception faite des récupérateurs, assez secs et trapus en raison des équipements lourds qu’ils portaient quasiment quotidiennement. Don se contenta de l’amener plus loin vers la grotte, non loin d’un lac d’une eau gris métallisé. Il se déshabilla rapidement et fit en sorte que Maïra se mette à quatre pattes en face de lui. Il enserra vigoureusement ses deux seins avec ses mains et entra en elle sans même hésiter une seconde. L’autre gémit bruyamment, et posa une patte sur l’une des mains de Don en respirant de manière saccadée. Le jeune récupérateur, surpris, sentit une forte excitation monter en lui : il avait oublié cette sensation. Celle de faire l’amour à une créature passée du côté animal depuis des siècles, mais arborant encore des expressions et des comportement typiquement humains. La voix de Maïra était délicieuse. Il prenait plaisir à l’entendre gémir -de douleur ou de plaisir-, car elle avait la voix d’une femme. Celle d’une humaine répondant à sa vigueur, et l’encourageant de ses petits cris plaintifs, pendant qu’il lui faisait l’amour. C’était à la fois tendre et bestial, et, pendant toute la durée de l’acte, il s’avouait ne plus faire la distinction entre « autre » et « humain ». Il avait en face de lui un être à aimer et à pénétrer plus que de raison, qu’il se débrouillerait pour changer en mère de son engeance ; et c’était tout. Leur partie de sexe dura longtemps, assez longtemps pour que Don fasse absolument tout ce qu’il voulait d’elle, choses qu’il ne pouvait pas faire en dehors de l’acte sexuel. Il lui tira les cheveux, l’écrasa contre lui, lui téta les seins, agrippa ses fesses, caressa son ventre, ses cuisses, pendant qu’elle s’attelait à rouvrir les cicatrices de son dos avec ses longues griffes. Une trentaine de minutes plus tard, il jouit en elle avec toute la force dont il disposait et s’écroula sur elle en haletant. Il aurait adoré pouvoir passer un moment de tendresse pure avec elle, mais à peine eurent-ils terminé que Maïra s’écarta et redevint cette autre qu’elle avait toujours été. Don prit tout de même la liberté de lui tapoter sur les fesses alors qu’elle s’écartait, ce qu’elle n’apprécia d’ailleurs pas du tout. Couché sur le sol froid de la grotte, il observa la jeune autre se rapprocher de Kaela et Sina et se mettre à les renifler, comme pour vérifier qu’elles allaient toujours bien.


Soudain, alors qu’il rêvassait, pensant être l’Homme le plus heureux de Regina avec ses trois « femmes » attitrées, il vit Maïra se mettre en position défensive et plissa les yeux en la regardant grogner en direction de l’entrée de la grotte. Don se redressa et écarquilla les yeux : l’équipe de récupération. Il se rhabilla en quatrième vitesse et se rapprocha vite de Maïra.


« Maïra. Ecoute-moi. Quoiqu’il puisse se passer, tu ne sors pas de là. Tu m’entends ? Les gens dehors, pas gentils ! Pas gentils ! Tu restes ici ! insista-t-il en pointant le sol de son doigt. Ici ! Sage ! »


Ayant à prima des difficultés à la calmer et à la faire se concentrer, Don se calma quand il la vit s’asseoir sur ses deux pattes arrière pendant qu’elle lui tapotait le torse avec l’une de ses pattes avant.


« C’est bien. Là. Sage. Tu restes ici ! Don revient. Don revient vite ! Et si Don ne revient pas, tu restes ici quand même ! Maïra gentille ! Alors Maïra sage ! »


N’attendant même pas qu’elle acquiesce, Don se précipita vers la sortie en serrant sa ceinture de cordes et se rua sur son équipement solaire. Il regarda à gauche à droite, et soupira de soulagement : ils n’étaient pas encore arrivés. L’odorat et les sens très aiguisés de Maïra les avaient repérés alors qu’ils étaient certainement encore en ascension. Mais peu importait, il devait se dépêcher. Il enfila son plastron en premier et s’apprêtait à entrer dans son exosquelette quand il entendit le bruit typique de la propulsion aérienne d’un dispositif solaire. Il leva les yeux et vit l’un des récupérateurs en plein ciel, prêt à entamer une lourde redescente vers le sommet de la montagne, où il se tenait actuellement. Son sang se glaça et tout se mit à tourner dans sa tête : la situation était plus que critique. Dans un bruit sourd, le récupérateur retomba lourdement sur le sol et braqua Don de son canon solaire. Ce dernier bascula vers l’arrière et tomba sur les fesses, les yeux écarquillés. Puis, la visière du casque du récupérateur se souleva et ce dernier plissa les yeux avant de baisser son arme.


« Don ?
— … Euh… Oui, oui ?
— Qu’est-ce que vous faites ici ? Nous vous cherchons depuis vingt minutes. La mission est un succès, nous avons récupéré le matériau… Que faites-vous sans votre équipement ? demanda le soldat.
— Euh… Je… J’avais… Attendez, vous l’avez déjà récupéré ? Et… On… On doit rentrer à Matria ?
— … Oui ? Quoi d’autre, sinon ? Qu’est-ce qu’il y a dans cette gr-
— RIEN ! Rien du tout. En fait, j’en viens, et… J’ai… J’ai cherché ledit matériau dans cette caverne, et… Ce n’était pas dedans. Forcément, vous avez dû le trouver plus bas.
— Et vous cherchiez ce matériau sans armure ? Sans casque thermique ?
— Et bien en fait… Je… Je suis assez bon pour trouver les matériaux, je n’avais pas besoin d’équipement.
— … Redites-moi cette phrase après réflexion.
— Non, bien-sûr… Enfin… Non, là je n’ai pas été très efficace.
— Parce que vous n’aviez pas votre équipement. Renfilez-le, nous partons.
— Ah, euh… Oui, très bien. Après tout, il n’y a rien de très intéressant ici.
— Pas pour le moment, en effet. Nous vous attendrons en bas.
— Comment ça ? demanda Don qui avait blanchi.
— Oh, vous n’êtes pas au courant. Vous êtes parti tellement vite que vous n’avez pas entendu le briefing d’Ada. Nous allons nous étendre, et le conseil a choisi de bâtir une seconde ville ici, dans ces montagnes.
— Pourquoi ?! demanda Don avec défiance.
— Parce qu’ils l’ont décidé ? Qu’est-ce qu’il vous arrive Don ? Et ces montagnes sont inoccupées, je ne vois pas le problème.
— Elle ne le sont pas, j’ai… J’ai croisé des… J’ai croisé des autres sur la route. Ils vivent ici, c’est juste qu’ils se cachent parce qu’on est là, c’est tout !
— Écoutez. Nous avons tous activé notre vision thermique pour nous rendre ici, et nous n’avons détecté que votre sign…
— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? demanda Don en voyant le soldat remettre sa visière.
— Veuillez reculer je vous prie.
— Quoi ? Mais quel est le problème ?
— Je vois. Trois créatures identifiées dans cette grotte où vous êtes entré. Hiddle, Tom, Lok, veuillez rappliquer immédiatement. C’est un ordre. Terminé, dit le soldat en parlant dans un émetteur-récepteur placé sur son bras.
— Quoi ? Mais non, je…
— Écartez vous, Don. »


Le jeune homme se mit à paniquer. Des filets de sueur froide se mirent à couler le long de son dos, et il se mit à redouter l’homme en face de lui. Il eut un rapide fil de pensée. Si les récupérateurs rentraient dans la cave et voyaient Maïra, Sina et Kaela, ils pourraient leur faire du mal. Il perdrait ses trois compagnes et ses enfants le même jour. Pire, des enquêtes seraient surement menées et on établirait qu’il s’était lié sans autorisation avec des autres. Il serait rétrogradé voir exécuté, et tout serait fini.


Don attendit que l’homme le dépasse, recula silencieusement jusqu’à son canon solaire, visa le dos de ce dernier, régla la position sur le tir maximum et ouvrit le feu. Dans un bruit sourd et métallique, le soldat fut frappé par une décharge d’air comprimé et valdingua deux mètres devant lui, juste devant l’entrée de la grotte. Ne cherchant pas à savoir si le coup avait sonné le récupérateur ou pas, Don se dirigea vers lui et se mit en position avant de tirer une nouvelle fois. Il tira si près du sol que le recul du canon le fit perdre l’équilibre et tomber à la renverse. Toujours paniqué, il se releva et jeta un coup d’œil au récupérateur. Comme il n’eut jamais entendu que les Hommes pouvaient se relever après avoir eu le crâne explosé, il soupira de quiétude. Toutefois, pensa-t-il, il lui restait deux récupérateurs à éliminer. Hors de question de les laisser repartir vivants : ils pourraient faire un rapport qui mettrait ses femmes en danger. Il se dirigea donc vers le bord de la falaise et attendit, le dos crispé. Quand il entendit les deux grappins des deux hommes se rapprocher de la cime, il prépara son arme.


« Vite, vite, montez, c’est Don ! Un de nos hommes a besoin d’aide !! » cria-t-il d’une voix plus que convaincante.  


Se hissant à la falaise et arrivant enfin à destination, les deux récupérateurs saluèrent Don brièvement et armèrent leur canon grappin. Une chance pour ce dernier, les deux hommes ne possédaient pas d’armes faites pour le combat à proprement parler. Il pourrait donc les éliminer facilement. Sans perdre de temps, il se rapprocha du dos de l’un des soldats et tira à charge maximum dans le dos de ce dernier. Le malheureux se disloqua dans son entièreté et s’écrasa au sol sans même faire un bruit.


« Don, mais vous êtes fous ?!!! » hurla le deuxième encore debout.


Sans qu’il ne puisse réagir, Don reçu l’un des grappins du soldat restant dans la jambe. Il hurla de douleur et tomba à la renverse, lâchant son canon sous le choc. Le soldat se rapprocha de lui et s’agenouilla brutalement sur son torse avant de lui asséner de violents coups de poings au niveau de la tempe. C’était un soldat. Il n’était peut-être pas armé, mais il avait de réels réflexes de sportifs, et la force allant avec. Complètement sonné, Don poussa de longs râles étranglés, victimes de commotions cérébrales successives. Alors que sa vision virait au blanc, Don sentit que le poids sur son torse disparut subitement. Encore groggy, il entendit le soldat pousser d’étranges cris, à mi-chemin entre la colère et la douleur. Puis, il entendit ce dernier s’étrangler, perdant peu à peu l’usage de ses cordes vocales. Enfin, après un long râle de suffocation, tout s’arrêta. Don se redressa, la vision encore brouillée par la sévère correction qu’il venait de prendre. Il n’était pas paniqué, il savait exactement ce qu’il venait de se passer. Maïra venait de le sauver. Il reprit sa respiration lentement, et cligna des yeux pour éclaircir sa vue. Il assista à la scène avec un calme qui, lui-même, le surprenait.


Maïra, assise à côté de lui, poussant de légers gémissements d’inquiétude, avait une main ensanglantée. Sachant pertinemment que ce n’était pas son sang, il se contenta de passer une main dans sa crinière pour la rassurer. Cette dernière se mit à ronronner, heureuse que ce dernier ne lui passe pas un savon. Pour elle, ce qu’il venait de se passer était plus que normal. Un individu à priori dangereux s’en était pris à son mâle. Il était en position de faiblesse, elle devait le sauver. Don était par ailleurs heureux que Maïra fonctionne différemment des autres vivant dans la forêt. Ces derniers vivaient selon la loi du plus fort. Le mâle le plus fort était le mâle de la tribu. Fin du débat. Si Don s’était entichée d’une des femelles de forêt, il serait mort, et son meurtrier aurait pris sa place. Aussi simple que ça. Le récupérateur posa un regard sur le corps du soldat et vit un trou béant orner sa poitrine. Maïra ne l’avait pas étranglé, elle lui avait retiré le cœur. Aussi simplement que ça.


Don, toujours sans s’émouvoir, enfouit ses mains dans sa tête. Cette fois, il était cuit. Il ne pouvait pas revenir au camp une deuxième fois sans les soldats qui l’avaient accompagné en mission. La première fois, Matria avait gobé son histoire : il était plausible de revenir seul et blessé d’une mission qui avait tourné au fiasco, et de s’être enfuit en ne sachant pas ce qu’il était arrivé à ses congénères. Mais que la chose arrive deux fois à la même personne ? Impossible. La vie de Don, avec ces deux derniers meurtres, venait de prendre un tournant. Et même s’il ne se considérait plus vraiment comme un Homme à proprement parler, vivant auprès de ses congénères, partageant avec eux la vision de Matria et de la nouvelle Humanité, il venait de franchir un cap. Un cap qui allait certainement le dresser contre les siens. Il s’efforça à ne penser à personne. Ni sa femme, ni ses enfants, ni Cath, ni personne ne devait savoir. Plus important même, il lui fallait trouver une astuce pour pouvoir continuer de vivre avec Maïra et ses deux autres femelles, futures mères de ses enfants, sans être inquiété par une entité humaine puissante, et qui, lentement, il en était sûr, commencerait très vite à prendre le pas sur l’habitat naturel des autres et leur tranquillité.


Les livres qu’il lisait sur l’humanité de la terre ne pouvaient pas se tromper : les hommes était mauvais. Ils allaient, à un moment ou à un autre, pervertir la vie sur Regina. Quitte à tuer ses reines à lui, durement acquises et méritées. Il en était hors de question. Et puis… C’était vrai. Il fallait bien que ça change. Il fallait bien que quelque chose, ou mieux, quelqu’un, empêche les nouveaux Hommes de tuer leur terre-mère une seconde fois. Ce moment était arrivé, pensa Don. Peu importe les moyens nécessaires pour arriver à préserver Regina, ils étaient bons, tant qu’ils préservaient ses natifs, et tant que les nouveaux Hommes quittaient le tableau.


Après des dizaines et des dizaines de minutes à réfléchir, la tête toujours enfouie dans ses mains, Don était arrivé à un plan pour faire d’une pierre deux coups : sauver ses femelles et préserver sa descendance, et exterminer les nouveaux Hommes, ces futurs profanateurs en puissance. Ce soir, il se rendrait au camp et briserait la sécurité. Il connaissait Matria par cœur, il ne lui fallait qu’une ouverture de quarante minute pour atteindre tous les points clés lui permettant de rendre la cité totalement vulnérable. Après quoi, il lui suffisait de faire rentrer Maïra, et quelques autres dans la ville. Il ne connaissait pas tous les autres de Regina, bien-sûr, mais il avait gagné le respect de quelques clans, constitués d’une dizaine d’autres chacun. C’était largement suffisant pour annihiler toute la cité en moins de dix minutes. Une fois que ce serait fait, il lui suffirait de récupérer du matériel et des vivres pour s’enfuir avec Maïra, et de regagner son nid familial, composé de Kaela, Sina, et de ses deux futurs enfants. Ceux qu’il désirait, ceux qu’il aimait déjà. Ceux qui naîtraient prochainement, insufflés du fruit de son amour et de la parfaite innocence de leurs deux mères. Bientôt, il mettrait Maïra enceinte, et agrandirait la famille. Il s’y voyait déjà. Lui, ses trois femmes, et ses trois enfants.


Ce plan était certes relativement rocambolesque, et parfaitement extrême, à tel point qu’il préféra oublier qu’il allait laisser Cath et plusieurs de ses amis se faire écharper. Mais il ne voyait pas d’autre solution pour préserver les siens. Pour préserver Regina d’une future et certaine perdition. Don se releva, essuya ses larmes et prit la main de Maïra, toujours blottie contre lui, et marmonna : « je ne suis plus humain depuis longtemps, de toute façon. ». Ce soir, il allait ré-écrire l’histoire. Son histoire. Il leva les cieux vers le ciel, observa le gigantesque cyclone Owen et lança :

« Quoi, toi ?! Je suis en train de sauver Regina, tu devrais être content. »
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"Je ne suis plus humain"
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